02/10/2007

passer du pareil au pas même

Bonjour. A chaque fois que je retourne travailler, je me dis cette phrase : c'est toujours pareil. Un sentiment de routine m'envahit alors jusqu'au plus profond de moi; dans la solitude de l'être qui travaille se côtoie une multitude de situations qui passent en un instant comme passe le vent. Un vent pollué, d'ailleurs.

A chaque fois que je m'en retourne travailler, je me redis cette phrase : ils n'ont pas leur pareil, ce travail n'est qu'un appareil, je suis un appât réel, au capitalisme et à la productivité. Les voitures défilent et je ne suis qu'un arrêt, je ne suis qu'une main tendue attendue non pas au tournant mais bel et bien en file indienne. J'ouvre la paume, j'ouvre la bouche, je montre mes dents, je remonte les joues de chaque côté de mon visage. Je vois une couleur, j'entre un chiffre et puis non, je ne l'entre pas, je fais confiance à ma mémoire, je cherche dans les rangées de pièces celles qui feront une somme, je cherche et j'additionne. Je ferme la paume, je la tends, j'ouvre la bouche, je montre mes dents alignées et pas blanches, je remonte les joues de chaque côté de mon visage. J'ouvre la paume, je rends une couleur, plusieurs morceaux de métal avec des numéros dessus. Je regarde les dessins sur les pièces, les dessins sur les visages des voitures, les pneus, les autocollants, la plaque qui la suit, les visages qui attendent. Je vois des visages qui cherchent, parfois des mots mais souvent des morceaux manquant à une somme. Ce qui s'additionne est une tranche de vie, l'espace temps de la moitié d'une minute. Des tranches fines, des tronches affinées, d'autres avinées, des tranches épaisses et pire, des lourdes, des tronches tirées, fatiguées, qui font la gueule, qui râlent sans ouvrir la bouche, qui ne montrent pas leur dent mais qui aboient. Elles ont toutes une paume, il manque parfois un doigt, c'est parfois à deux doigts de tout faire tomber. Il manque parfois un morceau de bras, des vrais ongles, de politesse, de finesse, d'humanité. On s'échange des morceaux de métal, des grands des petits, des moyens qui sont tous de paiement quoiqu'il se passe, on montre nos dents sans toujours remonter nos joues le long de nos visages. Ca dure pas bien longtemps, mais ce n'est jamais pareil.  

A chaque fois que je travaille, je ne sais pas ce que je cherche. Je ne sais pas où vont ces visages, d'où ils viennent, je doute parce que je ne connais pas encore par coeur mes départements. Enfin si, je sais d’où ils viennent, j’ai la gare d’entrée, je suis en quelque sorte la gare de sortie. Je presse un bouton qui ouvre une barrière possible à la continuité d’un voyage. Quand je prend mes fonctions, j’appuie sur un autre bouton qui met un feu au vert. Ma voie est ouverte, mon visage est fermé. S’avancent mes premiers clients, qu’on appelait autrefois aussi, des usagers. A la question de savoir ce que l’on me doit, j’ai envie de répondre aux cravatés, le respect, aux riches, une broutille, aux sourds, par des mouvements de lèvres. Quand je travaille, je prononce deux syllabes, j’ouvre la paume, j’attrape un ticket, je lève les yeux à un écran, je prononce un chiffre et trois syllabes. J’en dis deux ensuite, je vois une couleur, j'entre un chiffre, je cherche dans les rangées de pièces celles qui feront une somme, je cherche et j'additionne. Dans la main droite cette somme, que je balance ensuite dans la main gauche. J'ouvre la paume, je rends une couleur, plusieurs morceaux de métal avec des numéros dessus. Parfois je ne rend rien. Je prononce à nouveau mes deux syllabes, « merci », j’en rajoute trois, « au revoir ». Ca dure pas bien longtemps, mais ce n’est jamais pareil.

A chaque fois, c’est le même travail mais avec des visages différents. Les moteurs sont différents, les modèles les couleurs tout aussi, le bruit est différent, les paumes plus grandes où plus petites, une réponse où non aux syllabes se fait entendre différemment. Pendant 450 minutes à chaque fois, la machine à remonter les joues, à compter, à citer sa dizaine de syllabes, à montrer les dents, fonctionne, s’exécute. Ce qui ne rend pas ce métier routinier ? C’est toujours pareil mais ce n’est jamais les mêmes personnes.

En face de vous seulement, un être tout aussi humain. Au revoir, merci.

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